Texte 6 • Mona & la forêt

Ils restaient là quelquefois assez longtemps sans rien dire. La forêt au-delà de la frontière laissait glisser jusqu’à eux des bruits légers – auxquels malgré eux ils tendaient l’oreille – pareils à ces menues épaves ininterprétables que rejette la mer sur une grève et où l’œil du promeneur s’attache machinalement : cette lisière sourdement alertée où les forêts patrouillées de la guerre venaient border on ne savait quel silence respirant et heureux qui tendait l’oreille attirait Grange et l’intriguait. Hervouët jetait sa cigarette et buvait quelques gorgées à son bidon ; ils quittaient la laie et s’engageaient à droite dans un layon qui suivait à peu de distance la frontière. À partir de là ils cessaient de parler. Ils avançaient en courbant un peu le dos – sur un sol mou tapissé de feuilles pourries où le pas s’étouffait – au long de ce qui semblait être une trouée sommaire et déjà ancienne de grosse bête forée au travers du hérisson de branches des taillis. Quand Grange braquait un instant devant lui sa torche électrique, le cône de lumière tirait de l’ombre violemment les arceaux serrés des branches basses qui se soudaient au-dessus du layon en une voûte de brindilles : on cheminait là perdu comme un insecte dans la raie d’une fourrure – quand il éteignait sa lampe, peu à peu au cœur de la nuit noire transparaissait au-dessus de sa tête une coulée longue et faiblement phosphorescente qui se déchirait aux pointes des branches. À mesure qu’ils avançaient, la nuit changeait : la torpeur de minuit s’élevait peu à peu au-dessus de la cime des arbres, et l’air plus léger des rêves infusait les sous-bois d’un bleu encens vaporeux ; la lune se levait et rendait à perte de vue la terre guéable aussi doucement qu’une embellie sèche les chemins.

Quand la nuit était claire et les chemins secs, au retour il quittait Hervouët à l’embranchement du layon sous les grands chênes et le renvoyait à la maison forte ; il prenait droit devant lui par un autre layon qui coupait à travers une jeune sapinière jusqu’aux Falizes : de ce côté, on débouchait dans la clairière à travers des vergers de cerisiers et des carrés de luzernières où des rouleaux de pierre basculés dans l’herbe levaient leurs brancards sous la lune. Grange sautait les échaliers et gagnait par les jardins la porte de la petite maison de Mona ; avant d’ouvrir, il entourait de son mouchoir le loquet de fer paysan, de crainte de la réveiller ; dès le seuil, blottie dans l’ombre épaisse des meubles où le clair de lune accrochait des reflets de cuirasse, il entendait une respiration longue et légère qui soufflait frais sur sa fatigue. Une odeur de lavande sortait des armoires ventrues ; par la porte ouverte, on apercevait les premiers poiriers de l’allée, branchus et raides dans le clair de lune comme des coraux dans le fond de la mer. Il s’asseyait près d’elle et ramenait jusqu’à ses épaules contre le froid de la nuit la courte pointe rouge qui avait glissé à terre : comme un chaton qui fait ses griffes en rêve sur les chiffons de son panier, il savait qu’elle ne s’endormait à l’aise, de son second sommeil du matin, qu’au milieu d’un grand carnage de la literie. Il ne la réveillait pas. Cachée dans le noir, sombrée dans il ne savait quelle douceur perdue, il ne la regardait même pas. Il écoutait seulement tout contre sa hanche le petit souffle long, et par la porte ouverte le grand remue-ménage de mer des Fraitures qui se perdait maintenant dans l’éloignement. Il lui semblait que sa vie s’était décloisonnée, et que toutes choses y tenaient ensemble par cette porte battante qui brouillait les heures du sommeil et du jour, et le jetait à Mona du creux de la nuit de guerre éveillée. Un instant il fermait les yeux, et il écoutait dans le noir leurs deux souffles mêlés passer et repasser sur le long bruissement vague de la forêt : c’était comme le bruit des vaguelettes au fond d’une grotte qui respirent sur la clameur même des brisants ; la même épaule énorme de la marée qui balayait la terre les soulevait, portait ensemble la veille et le sommeil. Avant de partir, il touchait seulement de ses doigts le creux de la main un peu moite que dans son sommeil elle tendait ouverte, la paume tournée vers le haut dans le noir, pour on ne savait quel consentement aveugle qui le laissait pacifié.

Julien Gracq, Un balcon en forêt (1958)

Par ÉliseT.

Docteure en philosophie et littérature, je mène des recherches sur la poésie contemporaine. J’enseigne l’esthétique, la philosophie de la pub et la philosophie de terrain. À travers « une certaine plume », j’accompagne des créateurices et des praticien•nes dans la définition et la conceptualisation de leur travail.